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L’adoption n’est pas un geste humanitaire

dimanche 20 avril 2008

« C’est bien ce que vous faites ! » Trop souvent des parents adoptifs entendent cette phrase, prononcée par des proches ou des inconnus. Cela peut faire plaisir, mais cela ne correspond en rien à la réalité de l’adoption. Beaucoup trouvent charmantes ces petites têtes plus ou moins bronzées, aux pommettes hautes, aux yeux bridés, aux cheveux crépus, accrochées à des mamans blondes et des papas au visage pâle.

D’aucuns pensent que les parents adoptifs sont très généreux d’accepter une filiation qui n’est pas la leur, de donner un coup de main à des enfants défavorisés. Ces réactions traduisent une grande méconnaissance de l’adoption. Elle n’est ni une recherche d’exotisme, ni un acte de générosité. Dans neuf cas sur dix, la principale motivation pour adopter est de corriger une infécondité (que l’on soit célibataire ou vivant dans un couple stérile). Pour les 10 % de parents adoptifs qui n’ont pas ces soucis de fécondité, c’est bien le désir d’agrandir sa famille qui doit motiver l’adoption et non celui de sauver des vies.

L’adoption découle le plus souvent de la rencontre de deux égoïsmes. Égoïsme d’un adulte ou d’un couple qui souhaite créer ou agrandir une famille, égoïsme d’un enfant en recherche d’un père et d’une mère pour s’occuper de lui. C’est bien la rencontre de ces deux désirs égoïstes qui permet souvent d’arriver à un bonheur commun. D’autres sociétés - en Afrique subsaharienne ou dans le Pacifique - l’ont compris depuis longtemps. Il n’y a pas le même regard sur les familles adoptives, et les « liens du sang » y sont moins sacralisés. Notre puissance économique et militaire nous fait souvent oublier que les bons exemples sont parfois ailleurs.

Les membres de l’Arche de Zoé viennent d’être libérés. J’ai peur que leurs déclarations, afin de tenter une fois encore de se présenter en héros, ainsi que le traitement médiatique qui en sera fait, entretiennent encore cette ambivalence. Évoquant des faits réels sur le sort des enfants du Darfour - les enfants meurent sans que cela soulève des vagues d’indignation dans notre monde -, ils ont justifié la nécessité d’intervenir pour tenter d’en sauver quelques-uns. Le problème est qu’on ne s’improvise pas famille d’accueil d’un enfant avec un aussi lourd bagage de souffrance si on ne s’est pas préparé. Des agréments existent en France, ils sont obligatoires, tant pour les familles adoptives que pour les familles d’accueil. Ils sont justifiés : que se passerait-il, pour un enfant déjà ballotté par la vie, si au bout de trois mois, une famille « d’accueil », surprise par les difficultés, ne pouvait plus assumer sa prise en charge ?
Pour le cas des familles de l’Arche de Zoé, je crois que la plupart attendaient bien un enfant à adopter. On pouvait donc se rassurer sur l’avenir des enfants, mais cela montre qu’il s’agissait bien d’une adoption déguisée et le terme de trafic n’est pas inopportun. Cette association n’avait, elle non plus, aucun agrément pour permettre et organiser des adoptions : profiter de l’instabilité d’un pays pour en faire sortir des enfants sans contrôles fiables est bien la preuve d’un manque de clarté. Le flou existait aussi sur le pays d’origine : Tchad ou Soudan ?

Plutôt qu’au sort des membres de cette association, je pense à celui de leurs petites victimes. Ces enfants ont, pour la plupart, retrouvé leur famille, j’espère que cette longue errance ne les aura pas trop traumatisés.

J’ai aussi plus de commisération pour tous les enfants adoptés qui, depuis le début de cette affaire, se sont entendu dire en cour de récréation que leurs parents étaient des voleurs d’enfants. J’aurais souhaité entendre les médias évoquer ces drames quotidiens.

S’il faut sans doute condamner, il faut aussi comprendre pourquoi des familles ont accepté de prendre un tel risque, de « franchir la ligne jaune » : lorsque l’on veut adopter, on se heurte à des parcours de plus en plus longs et de plus en plus compliqués. Cela peut s’expliquer par des raisons géopolitiques : tel ou tel pays ne veut plus que ses enfants partent à l’étranger. Cela est aussi justifié pour que les adoptions soient propres, irréprochables. Mais l’excès serait de tomber dans la suspicion systématique, la plupart des adoptions n’ont rien à voir avec quelques aventuriers illuminés.

Il faut aussi garder en mémoire que chaque jour des enfants meurent dans des orphelinats du tiers-monde : mourir de ne plus avoir d’espoir, mourir de n’avoir jamais de sourire, mourir de diarrhées parce qu’il n’y avait pas une maman ou un papa pour donner patiemment à boire à chaque instant. Cela n’est pas tolérable, c’est encore moins tolérable quand on sait que cet enfant était attendu par une famille française, et qu’il ne manquait parfois qu’un tout petit bout de papier, dont l’importance paraît bien futile, pour entrer en France. Je ne pense pas que l’Arche de Zoé leur ait rendu service.

Jean-Vital de Monléon est pédiatre au CHU de Dijon, fondateur de la consultation d’adoption outre-mer, chercheur en anthropologie, membre du Conseil supérieur de l’adoption et auteur de Naître là-bas, Grandir ici (Éd. Belin, 302 p., 21 €).


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