bandeau

Passerelle Vert-Jaune-Rouge vers nos rêves

lundi 2 janvier 2012 par O. Lavoisy

Du 10-15 août 2010

Rien avant Lyon ne nous a retardés ; nous nous retrouvons les six adultes chargés et parés. Tout est en ordre derrière nous, ce mardi. Première péripétie d’une série qui ne sera pas décomptée, l’avion d’Istanbul a du retard, imprécis encore mais risquant de nous faire rater la correspondance pour Addis-Abeba. Par précaution, nous avons obtenu auprès du guichet de Turkish Airlines une pré-réservation sur les vols de nuit pour Beyrouth puis Addis. Le vol est calme et ensoleillé au-dessus de l’Italie, l’Adriatique puis les Balkans. Les bavardages balancent d’un sujet à l’autre pour faire plus amples connaissances.

Non seulement nous arrivons en nage presque hors d’haleine (ne pas oublier les bagages à main qui renferment les effets personnels et ceux des enfants) à courir le long des couloirs à perte de vue de l’aéroport d’Istanbul, mais nous ratons le départ pour quelques impuissantes minutes. De discussions en pauses pour souffler -il fait d’autant plus chaud que nous sommes chargés et incertains-, Martine assistée d’Olivier parlemente plus de deux heures auprès du service clientèle de Turkish Airlines pour finalement obtenir l’assurance de 6 places sur le vol de Beyrouth peu avant minuit et, surtout, sur celui ensuite d’Addis sur Ethiopian Airlines à la troisième petite heure de la nuit ; la promesse nous est faite que nos bagages de soute suivront (le matériel convoyé, plus quelques effets personnels).

Tout est surprenant dans ce bout de Liban nocturne, qui nous accueille quasi-militairement mais avec une personnalisation intrigante pour notre groupe perplexe : une personne nous prend en charge. Nous sommes autant troublés par l’emprunt de nos passeports que décontenancés par l’inattendue décontraction de tous les contrôles sans compter le calme contrastant à ce point avec l’effervescence vaguement agressive d’Istanbul. À l’heure dite, nos cartes d’embarquement et passeports nous attentent à la porte d’embarquement, avec les excuses pour le fait que les bagages n’ont malheureusement pas suivis. Un retard supplémentaire invite chacun à prendre sa position favorite : qui dort, qui rêvasse, qui écrit.

Le retard n’est pas rattrapé, mais dès lors tout se passe mercredi avec simplicité à Addis-Abbeba : les visas, la non-exigence de l’attestation de vaccination de la fièvre jaune, le change d’euros en billets fatigués de la monnaie locale (birrs). Les gros dormeurs manquent de sommeil, les noctambules ont moins dormi encore mais tous sentent la terre d’Éthiopie et sa moiteur accrue par la perspective de la Rencontre. Biniam nous accueille sur le parking, étreignant Martine à l’éthiopienne (dans les bras, en serrant sur son épaule). Chacun s’engouffre dans la camionnette Toyota qui sera notre carrosse. Fatigués certes, mais les sens en éveil : il fait frais et moite.

Se rendre dans les parages du Toukoul, à l’hôtel P6 mitoyen est la première découverte du pays. Trop d’images d’Afrique nous assaillent pour être complètement surpris du tohu-bohu à la fois débordant de vie et de misère, mais nous sentons que le rideau stéréotypé pourrait s’entr’ouvrir dans les jours à venir. Nous sommes là pour le réconfort du cœur, pas le confort du corps. La moindre des conséquences des quelque 10 heures de retard n’est pas que la Rencontre n’aura pas lieu le matin, mais Martine ne tarde pas (elle ne tarde jamais pour l’essentiel) à nous arranger le Rendez-vous l’après-midi. La décision unanime est de prendre quelques heures de repos (les gros dormeurs dorment, les autres se relâchent, tous soufflent un peu) puis de se sustenter dans un restaurant voisin pour être parés. Le premier repas éthiopien à l’Abyssinia n’est pas excellent ni mauvais, il a ce midi le goût d’une journée où le temps a une autre épaisseur que le quotidien. Et nous parlons entre nous sans limite de salive.

Peut-être que chacun ne gardera pas le même souvenir du premier contact de la grande cour de l’orphelinat. Tous guettent l’encoignure entre deux bâtiments de laquelle doivent apparaître les enfants, les nôtres dans le bras des mamités, les photos le révèlent de manière marquante. « Les voilà ! », « C’est lui », « C’est Maman... », « Voilà Papa... ». Les deux heures suivantes seront un souffle. Dans ce grand appel de la vie, nous nous regardons tous nous mirer dans la nouvelle génération : heureux, inquiets, interrogatifs nous passons probablement tous par les mêmes phases. À ce moment-là, les heures allongées de la nuit ne comptent pas ; aucune année du parcours long dernière nous n’a vraiment d’importance car seul l’avenir appelle. Qui rit ou qui pleure mais tous font bondir nos cœurs -chacun des quatre enfants-. Chacun se rapproche des siens, du sien. Les ballons de baudruche volent d’un groupe à l’autre, qui s’échangent parfois des sourires ; Martine s’occupe des premières prises pour garder trace des premières minutes qui s’étirent. Deux heures plus tard, les mamités arrivent et presqu’instantanément nous nous retrouvons seuls, les bras encore chargés du poids invisible de nos enfants.

Les heures suivantes sont à peine suffisantes pour reprendre quelque distance : nous parlons et reparlons, nous buvons dans la cour intérieur de la cantine voisine du Kebele où nous y retrouvons notre Ange Gardien local -Brouk, si célèbre pour tous les membres de Passerelle-. Nous parlons, sans vouloir s’arrêter jusqu’au restaurant Green House que nous rejoignons à pied dans la nuit grouillante des quartiers voisins. Nous parlons de tout, de l’injera la galette locale que nous goûtons pour la première fois du séjour. Nous faisons parler Martine de l’Éthiopie, dont l’attirance continue à percoler à grands bouillons dans nos esprits ; le virus de la Corne de l’Afrique nous foudroie sans remède.

Le lendemain jeudi, le premier petit déjeuner à P6 se déroule sur le coin de pelouse, près des ensètes ou faux bananiers. Il fait calme, moite et frais sous quelques gouttes inoffensives de bruine. Plusieurs rencontres s’enchaînent dans le réseau humanitaire de Passerelle. Et nous parlons quand nous n’ouvrons pas immenses les yeux : Bernadette nous offre le café et raconte à bâtons rompus son engagement sur place. Hybridée de France et d’Éthiopie, elle complète les confidences de Martine sur les problèmes, les espoirs, les freins de ce pays dont nous sentons l’imprégnation indélébile à une vitesse foudroyante. Dans la cour, des métiers à tisser sont actionnées par des jeunes mères en formation ; à n’en plus finir nous regardons les étoffes, les objets dont nous emportons quelques-uns et commandons plus encore comme pour toucher et emporter un bout de terre dont nous allons nous-mêmes être adoptés. La seconde rencontre est furtive, à BDAO par manque de temps : objets astucieux et artefacts d’écoles. Nous y avons gagné un beau sourire, celui de Serkadis employée de l’association et que nous retrouverons ultérieurement dans notre cantine du Kebele. Le temps est si dilaté car certains d’entre nous affirment être arrivés l’avant-veille, alors qu’il n’y a pas trente heures que l’air du haut plateau (2400 mètres) nous a pris à la descente de l’avion.

À 15h ce troisième jour jeudi, nous retrouvons au Toukoul les enfants pour la seconde rencontre qu’il serait malaisé de qualifier de minuscule. D’autres jeux et regards s’aiguisent ; les photos révéleront que les corps des grands et petits se rapprochent. La pédiatre répond aux questions un soupçon anxieuses de certains d’entre nous. Le temps n’est pas plus rapide ni plus lent qu’hier, qui demeure non mesurable. Un instant, les mamités surgissent dans la pièce pour repartir avec nos enfants -certains repartent avec une œillade ou un petit jouet-. Après un retour sur nos premiers pas pour récupérer les bagages de soute en souffrance, sauf celui de Martine parti en fugue, nous quittons vendredi Addis pour une journée de pérégrination sur les routes : direction le Sud-Est. Olivier s’installe définitivement à la place du passager avant, la plus spectaculaire sur les aléas de circulation mais aussi la plus grandiose pour le panorama. La première étape, Akaki, nous offre une visite rapide de l’orphelinat lui aussi géré par SOSEE. Tout est superbe, propret comme dans une visite témoin mais avec l’impression de sérieux et d’attention. En silence, les gorges se nouent dans la partie réservée aux enfants sidéens ou handicapés ; les soins si attentifs impriment leur marque silencieuse dans nos mémoires.

La route quitte le plateau et descend rapidement dans la dépression. Les Toukouls d’habitation retiennent quelques appareils-photo visant à la hâte. Sodoret nous attend au bout de la route, centre touristique pour quelques heures de relaxation. Les bruits nous sont inédits, comme une sphère sonore qui n’est d’aucun coin d’Europe. Un ornithologue mettrait des étiquettes mais l’ouïe fine ne se trompe pas. Au détour d’un bus un groupe chante et danse, ou l’inverse, d’une manière si africaine qu’elle est d’un naturel confondant ; parfaitement juste et rythmée. Ce sera quelques heures différentes, touristiques sans affluence : l’ingéra est délicieusement acide sur laquelle les mets différemment épicés ne se mélangent pas selon les goûts et les tolérances de chacun ; le bain n’est pas seulement chaud mais bouillant -probablement autour de 50° C, et heureusement sans odeur soufrée-. A tout moment, les singes espiègles au reflet vert, virevoltants, nerveux et chapardeurs intriguent. Le retour est baigné de soleil ; le co-pilote noircit chaotiquement son carnet d’escapade tandis que presque toute la troupe somnole. “Biniam, thank you heartily for your safe drive. Yes indeed, you’re a very good driver, mate”.

Nous sortons le soir même dans le monde, celui des touristiques riches et des locaux influents. Le restaurant offre musiques et danses en autant de tableaux présentant des parties et peuples différents d’Éthiopie. Le repas est excellent, parfaitement délicieux en liquide et en solide ; seuls les décibels parfois débordants compliquent les bavardages polyglottes avec Brouk et Biniam.

La coupure touristique le quatrième jour, samedi, pour saluer notre arrière-grand-mère Lucy hébergée au Musée national, pour les emplettes dans les boutiques que Martine la Routarde nous montre assistée de Biniam le centre ville d’Addis-Abeba : café au goût de terre, bijoux en argent, textile élégant pour offrir et garder, bonbonnières tressés, etc. Comme un soulagement, nous retournons par crochet dans un quartier de l’« Éthiopie profonde » pour affaire de famille -Martine-, dérrouillage de jambes -Éric et Jean-Antoine-, achat impromptu d’épices -Cécile et Frédérique- et rêverie lexicale -Olivier-. Nous mangerons au restaurant italien de la gare construite par les Français en terminus de la ligne de Djibouti aujourd’hui désaffectée, du moins dans sa partie terminale ; nous parlons à battons rompues avec notre chauffeur que nous savons quitter dans moins de 12 heures, notamment du sens des prénoms de nos enfants. Au retour vers P6, le détour chaotique et exubérant nous montre le plus grand marché d’Afrique -le Mercato- seul lieu où il est expressément recommandé aux touristes étrangers de ne pas cheminer.

Dès lors, le quatrième jour en fin d’après-midi, le samedi, rien ne se passe comme prévu. Le Départ, celui par lequel nous vivrons les enfants contre nous ad vitam, est retardé : les cœurs battants s’accélèrent encore en apprenant que l’orphelinat croyait le départ le lendemain ; rien n’est prêt ni les enfants et leur baluchon, ni les papiers. Martine reprend les choses en main, les autres retournent à P6. Chacun se jette en soi-même, qui dormant, qui écrivant, qui parlant. Cette coupure est la première depuis notre arrivée mercredi matin, chacun semble en tirer un bénéfice démultiplié. La cérémonie du café promise à P6 -presque à portée de voix de nos enfants- se déroule dans la cour. Gestes après gestes, l’odeur se dégage des grains se torréfiant, puis se broyant ; un voile d’encens se glisse dans les volutes du café. Une grande platée de pop-corn tourne à ridiculiser les cinémas d’Occident ; le café se déguste sucré, très sucré ce qui le rend buvable pour Frédérique et Olivier qui n’en boivent jamais par ailleurs voulant faire une exception de ce jour unique. Nous sommes bien, pourtant tendus en pensée vers nos marmots avec lesquels 18 heures de voyage s’annoncent meublées pour certains des premiers actes de parents (manger, langer, dormir, réconforter, parler).

Ils nous attendent pas encore endormis ou mal réveillés. Nos gestes eux aussi sont parfois fébriles car ils savent que c’est à l’instant le grand Départ. L’appareil photo d’Olivier et de Cécile permet de fixer en pixels chaque famille avec une mamité. Nos pieds nous mènent à P6, juste mitoyen, serrant notre avenir dans les bras qui portent au mépris des crampes et des fatigues musculaires. Ils sont là dans la chambre de Cécile et Olivier devenue le quartier général de l’armée des cœurs ; nous sommes ensemble empilant les derniers effets ayant vidé tout ce qui était destiné au Toukoul et à Bernadette. Nous partirons bientôt, une dernière fois dans le minibus Toyota de Byniam : Maxime comme un Prince se trouve à l’avant entre le chauffeur et son Papa.

Tous étreignent Biniam à l’éthiopienne, épaule contre épaule et une pointe lacrymale au bord du cœur. Nous partons serrant nos enfants et bagages comme pour se raccrocher à la certitude de quelques jours dont il faut toucher la réalité. Tout est long, chaud avant de prendre l’avion. Nous parlons pour meubler l’attente, former ensemble les souvenirs qui se bousculent.

A l’aéroport d’Istanbul, le théâtre a dû être reconstruit tant les sons et les lumières ont transformé l’espace à peine reconnaissable. Rien ne ressemble à l’aller jusqu’à nos bras chargés de nos enfants qui prennent le premier repas avec nous. Les plus jeunes d’entre eux, à l’issue de la halte du Bosphore, aura montré à ses parents les effets des dérèglements digestifs.

La descente d’avion vers Lyon fut un peu chahutée par les coussins de nuage annonçant un temps pas trop chaud, sûrement préférable pour les enfants qui ne connaissent qu’une amplitude thermique limitée par les Tropiques et la haute altitude éthiopienne. Les enfants sont costumés du joli coton du pays, souligné élégamment par des bandes de couleur. Au-delà du sas, un autre voyage commence après 18 heures d’intimité que nous comprendrons être capitales à vivre collés ensemble. Par-delà le tourniquet dans la salle d’arrivée, Brigitte, Lukas et les parents d’Olivier ainsi que Valérie de Passerelle nous accueillent en terre alpine : nous voilà après 5 semaines, 5 mois, 5 ans -5 jours !-.

Chez chacun en cette fin de dimanche, tout est très spécial, très intime.

Olivier Lavoisy.


Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 377451

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Adoption  Suivre la vie du site La rencontre   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.19 + AHUNTSIC

Creative Commons License